Hommage à mon père
Première partie :
Si vous êtes tous réunis ici aujourd’hui, le cœur lourd c’est parce que mon père avait ce don si rare et si précieux : mettre de la vie, du lien et une lumière brute partout où il posait le pied. Pour vous, ses copains, pour nous tous, il était cet épicurien, ce grand chambreur au regard pétillant, toujours prêt à dégainer un tacle doux pour éclairer le quotidien.
Mais derrière cette immense générosité et ce rire communicatif, il y avait aussi un homme plus secret, plus sensible, parfois traversé par l'anxiété, quelques bouderies ou de petits coups de gueule. Cette part de vulnérabilité, il la masquait aux yeux du monde par pudeur. Il gardait ses doutes pour lui pour ne vous donner que sa joie. Et quelle joie…
Pour la petite fille que j'étais, mon père n'était pas seulement un homme : c'était mon héro indestructible, mon bouclier contre le monde. Dans mon esprit d'enfant, la sécurité physique qu'il m'offrait n'avait aucune limite. Je me disais avec une confiance aveugle : « Mon père, il est tellement fort qu'il va couper la tête des voleurs avec son katana. » Quand la peur d’un incendie à la maison me tordait le ventre, il a su trouver les mots magiques : le feu avait tellement peur de lui qu'il n'oserait même pas sortir de la cheminée.
Et puis, il y avait cette histoire qu’il me racontait. Quand je lui parlais du Roi Lion ou de La Petite Sirène, il me répondait très sérieusement qu'il les connaissait bien, puisqu'il avait été à l'école avec eux. D’ailleurs mes copines restaient stupéfaites quand je leur jurais, le plus naturellement du monde, que mon père avait été sur les mêmes bancs de classe que Blanche-Neige.
Cette certitude absolue d'être en sécurité, cette certitude qu'il ne pouvait rien m'arriver, c'est le plus grand cadeau qu'il m'ait fait. C'est ce qui me porte encore aujourd'hui. Si dans mon métier d'infirmière en psychiatrie je n'ai pas peur d'être agressée, si je fais partie de celles qui n'ont jamais subi d'agression, c'est parce que son empreinte est là : grâce à lui, je n'ai jamais eu peur des autres.
Notre plus beau terrain de jeu, c'était la taquinerie. Un langage d'amour déguisé en joutes verbales, en réparties fusantes et en fous rires partagés comme lorsqu'il faisait soudain moins le malin, ce fameux « Jean-Louis 14 », incapable de nous raconter cette histoire de grosse mite…
Depuis quelques jours, en lisant tous vos messages, vos souvenirs, vos mots bouleversants, nous mesurons encore davantage l'empreinte qu'il laisse. Vous êtes effondrés par son départ, mais vous portez tous en vous un morceau de cette chaleur et de cet amour qu'il distribuait sans compter.
Seconde partie :
Voilà pour l'homme et pour le père. Mais si je m'arrêtais là, je sais exactement ce qu'il me dirait. Il me regarderait en me disant qu'on n'est pas là pour pleurer et qu'il est temps de passer aux choses sérieuses.
Alors, parce qu'il aurait voulu qu'on parle de lui avec le sourire et le verbe haut… place maintenant au compte-rendu du match de sa vie !
Un match d'anthologie disputé sur plus de six décennies par notre champion maison, maillot blanc et bleu sur les épaules, passionné de l'OM jusqu'au bout des crampons !
Le coup d'envoi est donné à Saint-Pierre. Formation tactique familiale très solide dès les premières minutes. Sur le flanc droit, l'aînée, Michèle, avec qui il monte à Paris disputer les plus grandes compétitions. En défense centrale, bagarre générale quotidienne sur le muret du jardin contre René, le petit frère. Et sur l'aile gauche, grosse frayeur sur un mauvais tacle : la petite sœur Monique finit avec le bras cassé dans les rayons du vélo ,l'arbitre n'a rien dit, mais le geste est resté dans les mémoires !
C'est aussi là qu'il forme son premier trio d'attaque avec ses copains d'enfance, Stéphane et Philippe, pour enchaîner les 400 coups. Une entame de match sur les chapeaux de roues !
Deuxième mi-temps : changement de surface ! Notre numéro 10 délaisse un temps le ballon rond pour les tatamis et le judo, pratiqué avec une immense fierté. Ceinture noire autour de la taille, il intègre la légendaire équipe des « gars du 4-9 » aux côtés de Jean-Gilles, Jean-Marie, Dominique, Bruno et Alain. Légèrement court sur pattes disons-le franchement, notre athlète compense par un mental d'acier et rafle médaille sur médaille sous les clameurs du public !
Progression dans le jeu et accélération sur le terrain de la convivialité. Direction le Beg Lann ! L'équipe des voisins entre en jeu : Jean-Paul, Nicole, René, Gilles,Serge, Marie, Pierrot, Dany, Antoine, Mathilde, Jean-Jacques, Maggy, Michel, Monique, Clara… Une défense en béton où les apéros coulent à flot sans jamais trouver la barre transversale. Dans la foulée, il crée le fameux club des « Galettes-Saucisses » avec Jean-François, Jocelyne, Albert , Joelle, Rolland et Christian. Objectif du vestiaire : refaire le match, recommenter les actions et débriefer les derniers potins du quartier. Une tactique redoutable.
Mais un grand match se joue surtout avec un banc de supporters en or. Côté tribunes, il trouve son inspiration chez les cousins Agaesse, modèle ultime de la famille unie. Fait deguster les plus grand crus à Sylvie et Lionel, parce que dans le 4-9, on sait faire du bon vin, nous! Et puis, il devient passeur décisif pour la jeune génération : neveux et nièces qu'il emmène en vacances, à qui il apprend à nager, qu'il mène au bal jusqu'au bout de la nuit, sans oublier un ultime sprint à Kingoland poutr un dernier tour de bûches !
Fin du temps réglementaire, prolongation décisive à la maison. La passe croisée pour Mathéis qu'il attend derrière la porte avec un retentissant : « Dites donc, vous ! ». Le petit pont affectueux pour Soan qu'il contemple avec fierté en lui envoyant un : « Arrête de faire ta Marie-Jeannette ! ». La passe en retrait pour son gendre : « Flo, je te ressers un rosé ! ». La petite chanson personnelle au micro pour sa fille : « Qui c’est le plus beau ? Évidemment c’est Tharot ! ». Et enfin, son plus beau titre de champion, sa plus belle protection auprès de sa femme, qu'il aimait à sa façon : soit en lui traçant la meilleure route à prendre, soit en lui proposant en grand seigneur d'aller faire valser des poulets.
Coup de sifflet final. Un match plein, de la passion, du beau jeu, du caractère et une standing ovation méritée pour un grand homme.
Troisième partie
Toutes ces histoires, tous ces fous rires qu’on vient de partager ensemble… C’est la preuve absolue que tu es encore là. C’est ton dernier tour de force : même aujourd'hui, même dans ta mort, tu réussis encore à nous faire rire et à nous rassembler.
Mais la vérité, Papa, c’est que tu es parti. Vite, trop vite. Et surtout sans dire un mot… Un comble pour une grande gueule comme toi.
Tu es parti avec tes secrets. Je sais que tu en avais. J'avais cet espoir secret qu'un jour, peut-être sur ton lit d'hôpital, tu arriverais à me les dire, à te délivrer enfin de tes ombres. Mais non. Jusqu'au bout, tu as voulu tenir ton rôle : celui qui protège, coûte que coûte. Celui qui ne flanche pas devant les siens.
Je te le promets, Papa : je prends ton relais auprès de Maman. Je serai là, toujours, et je ne l'abandonnerai jamais. Mais regarde-la… Regarde comme elle se débrouille déjà si bien. Si elle a cette force aujourd’hui, c'est parce que tu es là, en elle, et ça, elle le sent au plus profond de son cœur.
Papa, toute ta vie, tu nous as mis des étoiles dans les yeux. Maintenant, c’est à notre tour de te guider vers le ciel pour que tu deviennes cette étoile qui brille dans nos nuits.
Regarde autour de toi. On est là. On est tous là pour toi. Alors fais pas le con… continue à nous parler. On a encore besoin de toi.
Moi, Papa… j'ai encore besoin de toi.
S'il te plaît… chante-moi « Mexico ».